Après cinq ans de sanctions internationales, l’Iran peut à nouveau s’ouvrir au monde. Pendant tout ce temps, des milliers de start-ups ont germé pour poser les bases d’une Silicon Valley perse.

Ses collègues développeurs sont jeunes, ont la barbe rasée ou bien taillée, et portent des jeans, des baskets, des chemises à carreaux, des t-shirts. Negin Amiri, elle, porte un voile, mais se maquille et s’habille à l’américaine. Des ordinateurs partout, la climatisation qui tourne en continu, une ambiance détendue, très Silicon Valley : bienvenue chez AKO Smart Technologies, une start-up iranienne qui conçoit depuis 2016 des bracelets connectés destinés à mesurer le taux de glycémie de leurs porteurs – grâce à l’IA et à la spectroscopie infrarouge.

Dehors, par les fenêtres, on peut apercevoir les avenues embouteillées, pétulantes et animées de Téhéran. Difficile d’imaginer que derrière de modestes bâtiments gris et jaunes dévorés par le soleil caniculaire, se cachent une multitude de start-ups technologiques dynamiques et ouvertes – à mille lieues de l’image que pourrait se faire le grand public de la capitale iranienne, depuis que la démocratie est tombée en 1979 et que la République islamique a pris sa place.

Du haut de ses 31 ans, Negin Amiri a déjà derrière elle une maîtrise en génie électrique, et une formation en IA et en Deep Learning. Elle fait partie de cette nouvelle génération d’ingénieures iraniennes qui font impression en Europe et aux États-Unis, et pour cause : alors qu’en France, les filières scientifiques peinent à attirer les femmes, en Iran, elles y représentent 50 % des étudiants, et l’ancienne Perse est le pays qui compte le plus de femmes ingénieures au monde.

Tout commence en 2016, quand avec un ami, Hamed Ghodsi, chercheur en nano-photonique à l’université de technologie Amirkabir, à Téhéran, elle a l’idée de « créer un appareil pour surveiller la santé des gens à l’aide d’un bracelet », via la mesure de la glycémie. Au départ, difficile pour le duo de lancer une start-up en raison de « problèmes financiers critiques », mais son projet est sélectionné pour le Hello Tomorrow Global Challenge, une compétition européenne de projets innovants qui a lieu tous les ans à Paris. « Le fait de nous retrouver parmi 500 start-ups du monde entier lors de cet événement nous a ouvert les portes des accélérateurs et des incubateurs iraniens, qui nous ont soudainement fait confiance », relate Negin.

En avril 2017, AKO Smart Technologies est officiellement créé, et rejoint l’accélérateur de start-ups Trig-Up. L’appareil de mesure de glycémie, simplement baptisé AKO, devrait être opérationnel très prochainement. « Maintenant, nous cherchons des investisseurs, de nouvelles recrues et de nouveaux locaux », précise la jeune ingénieure.

L’équipe d’AKO Smart Technologies

5 000 start-ups

AKO fait partie d’un véritable écosystème de start-ups, en plein boom en Iran. On en compte, en 2018, plus de 5 000 – alors qu’il y a 8 ans, « elles se comptaient sur les doigts de la main », raconte Mohammadreza Azali, cofondateur et PDG de Techrasa, seul média anglophone dédié à l’actualité des entrepreneurs et des nouvelles technologies en Iran. Selon lui, « aujourd’hui tous les étudiants en université veulent créer leur propre entreprise, c’est un nouvel horizon pour cette génération ».

Les start-ups iraniennes touchent à tous les domaines, des biotechnologies à l’e-commerce, en passant par les technologies de l’information, les fintechs et l’économie collaborative. La plus connue des jeunes entreprises perses est sans nul doute Snapp – une réplique locale d’Uber. Avec ses 200 employés, ses 500 000 utilisateurs, ses 200 millions de dollars et sa croissance de 80 % par an, cette application fait fureur à Téhéran. Et pour cause : elle n’a pas de concurrent, puisque suite aux sanctions internationales imposées en raison du programme nucléaire iranien en 2012, Uber a longtemps été interdit dans le pays, tout comme Facebook, Apple, Google et les autres géants du Web.

Le nombre de start-ups iraniennes a explosé entre 2012 et 2017. Paradoxalement, un peu comme en Chine, les sanctions occidentales (notamment l’interdiction des transferts bancaires internationaux), qui auront asphyxié un temps l’économie du pays, ont ainsi fini par la vivifier, en permettant aux Iraniens de monter leurs projets et de lancer leurs start-ups dans un espace protégé de toute concurrence étrangère.

Les magasins d’applications de Google et Apple étant bloqués, de jeunes entrepreneurs inventifs ont ainsi pu concevoir leurs propres versions d’Uber, Amazon, Fitbit ou Facebook. Des répliques des géants de la tech, mais adaptées aux besoins des consommateurs iraniens et au marché local. « Ce qu’on a développé grâce à l’embargo, ce sont souvent des copies, mais mieux adaptées à la société iranienne, à ses coutumes, sa culture, son mode de consommation et d’utilisation », confirme Moojan Asghari, qui discute avec nous sur Skype depuis sa chambre d’hôtel, à Téhéran. 

Moojan Asghari à la conférence Transform.AI
Crédits : Transform.AI/Twitter

Moojan, 28 ans, a quitté l’Iran et sa capitale en 2012 pour étudier en France, et passer un master « Finance/Contrôle de Gestion » à l’EDHEC Business School. « J’y suis resté, j’ai commencé à y travailler et je suis à présent entrepreneuse dans la tech », explique-t-elle. En 2015, elle cofonde Startup Sesame, un programme d’accélération, qui « aide les start-ups européennes à grandir et se développer grâce à des conférences tech et des rencontres ».

Actuellement chez Sigfox, opérateur télécoms français de l’IoT (Internet of Things), Moojan est la responsable de Hacking House, un « lieu d’innovation pour disrupter », qui réunit des étudiants du monde entier afin de les familiariser avec l’internet des objets. Mais si aujourd’hui elle est de retour en Iran, c’est parce qu’elle vient d’organiser le tout premier événement international dédié aux start-ups iraniennes : le Silk Road Startups Summit. « En 2016, en retournant en Iran pour un “Startup Week-end” [événement qui réunit aspirants entrepreneurs, designers, développeurs et pros du marketing], je n’ai rien reconnu : j’ai découvert un écosystème de jeunes entreprises très dynamiques, rien à voir avec ce qui existait en 2012. Avec Startup Sesame, des entrepreneurs et Techrasa, on s’est alors dit qu’il serait bien d’organiser un événement destiné à réunir toute la communauté tech iranienne, la crème de la crème, afin de montrer au monde ce qui se passe en Iran », se souvient-elle.

En s’inspirant du tour de France des entrepreneurs sociaux de Ticket for Change, pour qui elle a été bénévole, Moojan Asghari organise en octobre 2017 un road trip durant lequel elle part à la rencontre des start-ups iraniennes et de leurs « jeunes talents », disséminés dans le pays, d’Ispahan à Chiraz. « Beaucoup trop de choses sont concentrées uniquement à Téhéran, qui ne laisse pas assez de place aux autres villes dans le domaine de l’innovation », explique-t-elle. Sur 400 start-ups rencontrées durant ce voyage, 16 ont été retenues pour la « finale » (dont AKO Smart Technologies) puis récompensées, au Silk Road Startup Summit, qui s’est déroulé les 18 et 19 avril 2018 sur la petite île de Kish, une « Free Trade Zone où n’importe qui peut aller, sans avoir besoin de visa ».

Avec son événement, Moojan se réjouit que « des entrepreneurs et des investisseurs du monde entier sont venus découvrir ce qui se passe en Iran », mais aussi que les créateurs de start-ups iraniens aient pu nouer des contacts avec des étrangers. Un an après la levée des sanctions internationales, les jeunes entrepreneurs locaux espèrent en effet attirer des investisseurs étrangers pour financer leurs business. Mais comment faire pour les attirer sans voyager et aller à leur rencontre ? « Aujourd’hui, il est très difficile d’obtenir un visa et de quitter le territoire, et l’interdiction des transferts bancaires internationaux bloque littéralement nos entrepreneurs : avec un tel sommet, le monde entier vient à eux. »

Malgré la levée des sanctions, l’accès à Facebook et aux sites des GAFA reste bloqué, suite à la censure du gouvernement iranien. « Mais nous utilisons tous des VPN (réseaux privés virtuels) pour nous connecter à Internet, et aller notamment sur Telegram, où l’on peut lire les actualités, faire du marketing en ligne et du commerce électronique, et surtout, s’intéresser à ce qui se fait dans les autres pays », précise Moojan. Grâce à ces VPN, les jeunes Iraniens, en plus d’être éduqués et bardés de diplômes, sont aujourd’hui ultra-connectés : en plus d’une absence de concurrence étrangère pendant cinq ans, les start-ups ont ainsi profité d’un marché intérieur de 80 millions de personnes, dont 60 à 70 % ont moins de 35 ans et sont technophiles. Selon le ministère des Télécoms, le taux de pénétration d’Internet est actuellement de 83 %, et 47 millions d’iraniens ont un smartphone – et donc de nouveaux besoins.

Surfant sur l’intérêt croissant de la nouvelle génération iranienne pour l’e-commerce et le numérique, des start-ups très dynamiques, regroupées dans l’Iran Internet Group, font pâlir d’envie leurs modèles européens et américains. Parmi elles, l’emblématique Digikala, l’équivalent perse d’Amazon. Leader du commerce en ligne au Moyen-Orient, ce site lancé en 2007 est si populaire et ancré en Iran que « si jamais Amazon débarquait ici, il n’arriverait pas à convaincre grand monde. Les habitudes de consommation en Iran sont bien trop différentes de celles des Occidentaux, et jamais Amazon n’arrivera à s’y adapter à temps face à Digikala », estime sans l’ombre d’un doute Moojan Asghari.

Silicon Pardis

Situé à une vingtaine de kilomètres de Téhéran, le parc technologique de Pardis accueille, sur 1 000 hectares, un peu plus de 400 entreprises – des FAI, des banques, des centres d’appel, des laboratoires scientifiques, mais aussi des start-ups spécialisées en IA, en biotechnologie ou en nanotechnologie. Créé en 2002, Pardis Technology Park est selon son directeur, Mehdi Safarinia, « le pôle technologique de l’Iran, où viennent les meilleures entreprises du pays ». Au point que les médias aiment l’appeler la « Silicon Valley iranienne ».

Mais assistons-nous vraiment à la naissance d’une Silicon Valley en Iran ? La question fait sourire Iran Seyed Raeisy. Après avoir étudié au Canada et en Grande-Bretagne, cette jeune Iranienne est retournée à Téhéran en 2016. Jusqu’en mars dernier, elle travaillait chez Avatech, un accélérateur de start-ups, en tant que « développeuse de programmes pour des start-ups tech ». Tout en rajustant son voile, elle explique être déjà allée dans la Silicon Valley californienne, et « que ce n’est vraiment pas la même chose. Il va nous falloir un moment avant d’y arriver, peut-être une quinzaine d’années : nos start-ups sont encore jeunes, et il nous faut bien plus d’accélérateurs, d’investisseurs et de solutions technologiques. »

Car s’il est aujourd’hui facile de lancer une start-up en Iran, notamment en raison d’un manque de réglementations, « il reste difficile de trouver des financements ensuite, afin de pérenniser son activité », note Negin Amiri. Pourtant, les incubateurs et les accélérateurs se développent en Iran à vitesse grand V (on en compte une bonne centaine), grâce aux aides financières du président Hassan Rohani et du « vice-président des sciences et technologies », Sorena Sattari, qui cherchent à faire rentrer les « cerveaux » qui ont quitté le pays et à booster grâce à eux des domaines vitaux comme la santé, l’agriculture ou l’éducation.

« Sorena Sattari est un homme jeune, très ouvert et communicatif, conscient du challenge que vivent les start-ups, et aussi de l’intérêt que cela représente pour créer de l’emploi pour les jeunes, qui font face à un taux de chômage élevé », constate de son côté Iran Seyed Raeisy.

Mais le vice-président ne peut pas aller aussi vite qu’il le souhaiterait : dans un reportage réalisé pour Arte, le documentariste suisse Marc Wolfensberger remarque ainsi que les start-ups iraniennes sont « sous pression » et cibles d’intimidations de la part du clan conservateur du Guide suprême, Ali Khamenei. « Les conservateurs publient régulièrement des articles contre les start-ups. Ils pensent que l’argent vient de l’étranger, que c’est une culture importée… par exemple, ils accusent les sociétés de taxis comme Snapp d’être responsables des problèmes de trafic… c’est complètement idiot, puisque c’est justement un moyen de lutter contre les bouchons, mais tous les moyens sont bons pour les attaquer », remarque dans le reportage un blogueur iranien, qui se surnomme « Jadi ».

Avant de faire bouger les choses d’un point de vue politique, les entrepreneurs iraniens tentent déjà de développer leurs activités, en cherchant des investisseurs – iraniens, mais aussi étrangers, ce qui est en réalité loin d’être évident. Chez AKO Smart Technologies, Negin Amiri explique que sa start-up (qui espère commercialiser son bracelet muni de capteurs partout dans le monde d’ici 2020) a actuellement besoin d’investisseurs étrangers, mais que « c’est très difficile, à cause des relations internationales toujours très tendues et des transactions bancaires très perturbées, malgré la levée partielle des sanctions ». En outre, comme le note Bilan.ch, « toute entreprise commerçant en dollar avec l’Iran ou possédant des intérêts aux États-Unis se risque à de lourdes sanctions américaines ».

Pour autant, Iran Seyed Raeisy observe que des start-ups iraniennes commencent déjà à attirer des investisseurs chinois ou européens – comme l’usine à start-up allemande Rocket Internet (à l’origine de Zalando) qui finance le site d’e-commerce Bamilo, ou comme le suédois Pomegranate Investment, qui participe à l’incubateur iranien Sarava (dont le fonds de capital-risque a financé Digikala). « Certains investisseurs étrangers s’intéressent déjà à l’Iran pour son potentiel économique, mais beaucoup y sont encore allergiques… le challenge sera aussi de changer l’image de notre pays », remarque-t-elle.

Pour l’ancienne membre d’Avatech, « il ne faut pas non plus oublier que nous avons aussi besoin de davantage d’investisseurs iraniens. Car il s’agit d’un écosystème encore immature, et beaucoup, ici, ne savent tout simplement pas comment soutenir les start-ups afin de les aider à percer ». Et d’ajouter que « ce qui nous manque, surtout, ce sont des talents dans le domaine du business, des commerciaux. Nous avons beaucoup d’ingénieurs, mais très peu de Business Schools ».