Avec ses pièges à papillon à la main et son bob sur la tête, Julian Bayliss, 49 ans, n’a visiblement rien d’un Indiana Jones. Et pourtant, ce biologiste de la conservation vient de découvrir puis d’explorer, en mai 2018, au nord du Mozambique, une forêt tropicale entièrement préservée. Pendant des siècles, celle-ci a été cachée des hommes à 700 mètres d’altitude, au sommet d’une montagne, rocheuse et escarpée (un « inselberg », plus précisément), au fond d’un cratère volcanique. Pour accomplir cette prouesse, il n’a pas eu besoin de découvrir une carte marquée d’un X : il lui a suffit de fouiner, longuement, sur Google Maps, à la recherche des signes d’une flore inexplorée qui seraient visibles depuis le ciel.

Expédition au Mount Mabu. Crédits : Julian Bayliss

Du fond de sa petite maison (une ancienne chapelle retapée) nichée au sommet des montagnes du Pays-de-Galles, au milieu de nulle part, Julian Bayliss raconte comment il en est venu à devenir un explorateur — d’abord numérique, ensuite de terrain. Tout commence quand il a une vingtaine d’année, à la fin des années 1990, quand il étudie la biologie à l’université de Londres, et qu’il décide de se rendre, bénévolement pendant une année entière, en Afrique du Sud pour donner des cours à des adolescents, dans la banlieue ouest de Johannesburg. C’est en découvrant la nature environnante qu’il devient peu à peu un écologiste convaincu. « J’ai alors fini par étudier la biologie de la conservation, une discipline qui traite des questions de perte, de maintien et de restauration de la biodiversité », raconte-t-il.

Après avoir participé à des programmes d’évaluation de la biodiversité en Ouganda et en Tanzanie, le passionné de papillons finit par passer sa thèse, en 2002, à l’université d’Oxford Brookes. Le sujet : « l’utilisation de la télédétection et des SIG (systèmes d’information géographiques) afin de planifier des actions en faveur de la biodiversité ». Pour les non-initiés, la télédétection désigne la mesure ou l’acquisition d’informations sur un environnement donné, via des instruments de mesure, tels que des sonars, des radars, des lasers, des appareils photos, ou encore des satellites. Et un SIG est un système d’information qui permet de recueillir puis d’analyser toutes les données brutes glanées. « In fine, on peut modéliser des zones géographiques, en plusieurs couches (routes, maisons, rues, forêts…), et ainsi construire une image électronique d’un paysage », explique Julian Bayliss, avec sourire et pédagogie.

La « forêt Google »

« Avec mes connaissances en télédétection, j’étais désormais capable d’utiliser l’imagerie satellitaire, afin d’identifier des lieux intéressants à explorer, et où il serait possible d’organiser, pourquoi pas, des expéditions scientifiques », se souvient l’écologiste. En 2005, il se trouve depuis un an au Malawi, dans le cadre d’un projet d’étude de la biodiversité, organisé par la Wildlife Conservation Society (WCS), une ONG américaine. « Ça se passait sur le mont Mulanje, la deuxième plus haute montagne du sud de l’Afrique. Et à l’époque, un logiciel novateur venait d’être mis gratuitement à la disposition de tous par Google… », raconte Julian Bayliss. Développé à partir d’un programme de la société Keyhole, baptisé à l’origine « Earth Viewer », Google Earth permet de visualiser la Terre, avec un assemblage de photographies aériennes et satellitaires.

« Ce logiciel offrait, à n’importe qui, des images satellites (issues surtout des satellites Landsat et SPOT), avec la possibilité de zoomer en avant et en arrière, et d’afficher différentes couches… C’était inouï, et à l’époque, aucun autre système ne le proposait, en tout cas gratuitement », relate Julian Bayliss. Le biologiste de la conservation est alors sur le départ : il s’apprête à partir pour le Mozambique. « La montagne Mulanje est très haute, et d’en haut, vous pouvez voir, à perte de vue, de nombreuses montagnes, plus précisément au nord du Mozambique. Et comme la montagne Mulanje était unique en terme de biodiversité (on y compte 70 espèces inédites de plantes et d’animaux), je me demandais s’il y avait d’autres écosystèmes similaires au Mozambique. J’ai alors appris que personne, pas même des biologistes, ne visitaient ces montagnes. Il s’agissait donc de terres quasiment inexplorées. Un nouveau catalogue biologique à dresser. C’était très excitant », explique l’écologiste.

Julian Bayliss monte alors le « projet Darwin », avec les jardins botaniques royaux de Kew (Royal Botanic Gardens, Kew) et le Mulanje Mountain Conservation Trust (MMCT), qui consiste à planifier et à réaliser un grand projet international de protection de la biodiversité, dans un pays longtemps ravagé par la guerre civile, et où les forêts ne sont alors pas protégées. « Je me suis mis à la recherche d’une possible zone boisée de moyenne altitude à protéger, autour des montagnes que j’avais repéré depuis le Malawi. Et comme il n’y avait rien sur les cartes, et que Google Earth proposait librement des images satellites d’une très bonne résolution, j’ai survolé pendant de longues heures le nord du Mozambique avec ce logiciel », note le scientifique britannique. Soudain, un soir, alors qu’il observe la savane depuis son ordinateur portable, une intuition lui vient : « autour du Mont Mabu, une montagne haute de 1700 mètres, j’ai été surpris d’observer comme une tache de verdure, une zone colorée de 80 km² de superficie. Après avoir regardé des images satellites (payantes) de plus grande définition, puis m’être rendu sur les lieux par moi-même en jeep, j’ai eu la certitude d’avoir découvert une forêt vierge ».

Le biologiste a vu juste : il vient de mettre le doigt sur une forêt tropicale luxuriante, jusque là inconnue de la majorité des autochtones, et inexplorée. Une « terra incognita », la plus grande forêt d’altitude moyenne du sud de l’Afrique avec 7000 hectares au total.

Trois ans après sa découverte, en 2008, Julian Bayliss, les botanistes du RBG Kew, ainsi que des zoologistes suisses et belges, organisent une expédition d’un mois dans la forêt qui entoure le Mont Mabu. Ils y découvrent une bonne centaine d’espèces animales nouvelles (singes, antilopes, serpents, oiseaux, caméléons, papillons), ainsi que des centaines de plantes inconnues. Une découverte capitale, qui captive le grand public et les médias anglosaxons, qui parlent vite de la « forêt Google ».

La forêt cachée

Quatre ans plus tard, en 2012, Julian Bayliss, devenu conseiller technique du gouvernement du Malawi et chargé d’un programme de protection de réserves forestières et de parcs nationaux, garde en tête « l’idée qu’il reste sûrement d’autres forêts, ailleurs en Afrique, semblables à celle du Mont Mabu.» L’écologiste continue alors à survoler les montagnes et la savane du Mozambique, sur Google Earth, à la recherche de « zones vierges, potentiellement inconnues ». Sa nouvelle intuition finit par payer, encore une fois : « un jour, je suis tombé sur une sorte de cratère, au sommet d’une montagne aux bords raides et lisses, comme une forteresse. J’ai zoomé. J’ai alors remarqué avec une grande excitation que la campagne environnante, en bas, était fortement développée : il y avait des routes, des champs cultivés… Mais qu’en haut de la montagne, il y avait toute une zone vert foncée, sombre et ronde, qui semblait avoir été préservée de toute activité humaine. En tout cas, les scientifiques ne la connaissaient pas. Je me suis dit, une fois de plus, qu’il devait s’agir d’une forêt tropicale, et qu’on devrait y envoyer des hommes pour y jeter un oeil ».

Tout comme le Mont Mabu, la zone située en haut de la montagne repérée électroniquement par Julian Bayliss est inconnue des autochtones (sauf quelques légendes), sans doute à cause des bords raides en granit quasiment impossible à gravir, mais aussi en raison du manque de routes permettant d’accéder à son flanc. Absorbé par sa mission au Malawi, l’écologiste gallois laisse son idée de côté pendant quatre ans. Puis en février 2017, il se rend finalement en 4×4 aux pieds de ce que les Mozambicains appellent le « Mont Lico ». Il franchit péniblement des rivières, de vieux ponts, et s’arrête avec son tout-terrain au fond d’un chemin de terre impraticable. « J’ai sorti un drone, que j’ai dirigé vers le haut de la montagne, à 500 mètres d’altitude environ… Et j’ai enfin eu la confirmation de ce que je pensais. Je voyais réellement la forêt que j’avais imaginée. Et j’étais le premier. »

Avec ses photos, Julian Bayliss réussit à convaincre les chercheurs du Royal Botanic Gardens, Kew d’organiser une nouvelle expédition, sur le modèle de celle du Mont Mabu. En mai 2018, 28 scientifiques, issus de 13 universités et instituts de recherche prennent part à l’aventure, épaulés par des alpinistes professionnels, comme Mike Robertson, connu pour avoir escaladé la Tour Eiffel sans équipement, en 2007. Julian Bayliss, qui emporte avec lui ses pièges à papillon, escalade la falaise, et peut enfin fouler la contrée dont il rêvait depuis déjà six ans.

Crédits : Jeffrey Barbee

Une « capsule temporelle »

Pour Julian Bayliss, tout est clair : « sans Google Earth, je n’aurais jamais détecté puis exploré cette forêt vierge. En fin de course, vous aurez toujours besoin de prendre un véhicule pour constater par vous-même, sur le terrain. Mais il s’agit d’un outil d’un très grand intérêt pour les scientifiques, qui travaillent souvent sur des zones difficiles d’accès. Ce logiciel peut vous aider à repérer des lieux potentiellement intéressants… et ensuite vous aider à calculer la taille de la forêt découverte ». Selon l’écologiste, les autres services gratuits du même type que Google Earth — comme le Géoportail de l’IGN  ne proposent pas « d’images satellites avec une résolution aussi bonne ».

Avec le logiciel de Google, le biologiste de la conservation ne cache pas avoir « repéré d’autres sites intéressants », candidats potentiels à de nouvelles expéditions. « Je les ai déjà trouvé, mais je vais sûrement utiliser à nouveau Google Earth juste avant de partir sur le terrain, afin de m’aider à avoir une bonne vision du site, des détails », indique-t-il. Tout en constatant que « grâce au cache » du programme, « il est possible d’utiliser l’imagerie satellitaire directement dans la forêt, en emportant son ordinateur portable ». Evidemment, Julian Bayliss utilise d’autres systèmes d’imagerie satellitaire, « de plus haute résolution, implémentés dans un SIG », mais il admet que « Google Earth reste primordial pour tout planifier en amont ».

Les recherches sont encore en cours, mais la forêt tropicale du Mont Mabu, jusque là inexplorée, et donc épargnée de toute interférence humaine, recèle une grande diversité d’espèces (de reptiles, d’amphibiens, d’oiseaux, de poissons) et de plantes uniques au monde. « Nous analysons toujours les données glanées là-bas, mais on peut déjà dire que cette découverte nous aura permis d’attirer l’attention sur les montagnes du nord du Mozambique, qui sont toujours pas protégées, et sont donc menacées ; nous avons donné un coup de projecteur sur leur besoin de conservation. C’est probablement la chose la plus importante, pour le moment », note Julian Bayliss, en haussant les épaules.

Car ce conte de fée ne saurait masquer la réalité écologique. Pour le biologiste, la forêt du Mont Lico est une sorte de « capsule temporelle », car en effectuant des mesures sur les troncs des arbres, « il devrait être possible de raconter l’histoire du changement climatique, en mesurant l’impact de l’activité humaine sur une forêt pourtant préservée d’elle. »

En 2018, que reste-t-il encore à explorer ? « Si vous aviez des doutes, les découvertes du Mont Mabu et du Mont Lico devraient suffire à vous convaincre qu’il y a encore de nombreuses choses à découvrir », lance l’écologiste. « Nous n’avons découvert que 20 % des espèces vivant sur notre planète, et 70 % de la vie terrestre vit dans les forêts tropicales. C’est pourquoi je lance un cri d’alarme et un appel pour protéger toutes ces terres. Les scientifiques estiment que nous perdons 40 espèces par semaine, à cause de l’activité humaine. Leur destruction est probablement le plus grand crime environnemental de l’humanité à l’heure actuelle… qui se fera vite sentir, car sans forêt vierge pour recycler l’air que nous respirons, nous nous tuerons nous-mêmes. »