Meurtrie par les catastrophes naturelles et la corruption, l’économie d’Haïti redresse peu à peu l’échine grâce à la sécurité offerte par la blockchain.

Un monde en révolution

Sur les pentes abruptes de la colline de Jalousie, un des plus gros bidonvilles de Port-au-Prince, des détritus de toutes sortes encombrent le passage entre les murs jaunes, verts et rose pastel. Plus de trois millions de personnes vivent dans cette « misère en couleur » au cœur d’Haïti. Autrefois toutes grises, les maisons inachevées forment désormais un magnifique arc-en-ciel. Le coup de peinture a été ordonné en 2013 par le président Michel Martelly. Malheureusement, cette initiative ne dissimule pas les toits faits de tôle et les morceaux de cartons qui viennent colmater les brèches. Du « rouge à lèvres sur un cochon », moquent certains habitants.

Haïti est situé dans les Caraïbes sur l’île d’Hispaniola, territoire qu’il partage avec la République dominicaine. À 1000 kilomètres de Miami, la « Perle des Antilles » est le pays le plus pauvre et le plus démuni du continent américain. Il est donc particulièrement vulnérable aux catastrophes naturelles qui sévissent régulièrement dans la région. À peine relevée du séisme de 2010, l’île s’est retrouvée dans l’œil du cyclone Matthew en 2016. Ses habitants vivent dans une telle précarité que seuls 32 % d’entre eux ont un compte bancaire.

Une rue de Port-au-Prince
Crédits : Sussan Mohr

Parce qu’ils sont le double à posséder un téléphone portable, leurs échanges pourraient être sécurisés grâce aux cryptomonnaies, songe le gouvernement, à l’heure où Facebook prépare le lancement de la Libra. Fin juin, la société des Barbades Bitt Inc. révélait avoir été sollicitée par la Banque de la République d’Haïti dans le cadre d’un projet de devise numérique adossée à une « blockchain ».

Née avec le bitcoin, la blockchain permet de stocker des informations et d’effectuer des transactions de manière décentralisée et sécurisée. « La blockchain n’est pas la révolution tant annoncée, elle n’est que l’outil d’un monde lui-même entré en révolution », écrivait Laurent Leloup dans son livre Blockchain : la révolution de la confiance. Selon le cofondateur et président de Chaineum, cette base de données transactionnelle est comparable à « un grand livre comptable », qui stocke et transfère de la valeur et des données via Internet, de façon totalement sécurisée. Sans organe central de contrôle, ce « livre » conserve l’historique de toutes les transactions.

Cette nouvelle technologie pourrait aussi aider l’agriculture. Dans le cadre du Projet de développement des affaires et des investissements (PDAI), financé par la Banque mondiale à auteur de 20 millions dollars, le ministère du Commerce et de l’Industrie a récemment fait part de son intention de dynamiser l’activité des paysans en utilisant la blockchain. Plutôt que de passer de la main à la main, leurs produits figureront directement sur un marché en ligne où seront fixés les prix. La firme AgriLedger a remporté un appel d’offre pour développer le système de manière à faciliter la traçabilité des produits.

À Haïti, où les dettes sont monnaie courante, ceux qui travaillent la terre ont du mal à savoir à qui se fier. Le blockchain leur offrirait une sécurité. « Avec l’appui de la Banque mondiale, nous aiderons les agriculteurs haïtiens à obtenir le meilleur prix possible pour leurs produits tout en donnant aux consommateurs finaux l’assurance que ce qu’ils consomment est à la fois sûr et frais », assure Geneviève Leveillé, PDG d’AgriLedger. La technologie est aussi présentée comme un outil de lutte contre la corruption.

Le roseau plie

À l’image des maisons colorées de Jalousie, Haïti possède un charme certain en dépit de sa pauvreté. Dans les années 1990, les célébrités et les artistes fréquentaient régulièrement les casinos et les villas de Port-au-Prince. La situation économique était déjà très critique, mais elle s’est considérablement dégradée au fil des inondations, des ouragans et des tremblements de terre. Cela fait maintenant des années que les touristes ont déserté Haïti, cédant leur place aux organisations humanitaires.

Crédits : Condensys

Selon la Banque mondiale, 90 % des 11 millions d’habitants d’Haïti sont exposés aux catastrophes naturelles. Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7 a dévasté la capitale et sa région, faisant plus de 200 000 morts, 300 000 blessés et laissant 1,5 million de personnes sans-abri. Pour des raisons qui restent obscures, les quelque 500 millions de dollars que la Croix Rouge s’était empressée d’envoyer ne sont jamais arrivés. Et tandis que le pays tentait de se relever de cette tragédie, un autre événement est venu tout mettre par terre.

En octobre 2016, l’ouragan Matthew a entraîné plus de 500 morts auxquels se sont ajoutés près de 2 milliards de dollars de dégâts. Actuellement, plus de 60 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et l’endettement national a triplé en dix ans, dépassant les trois milliards de dollars. Si le pays ne parvient pas à se relever économiquement, c’est aussi à cause de la corruption, qui a atteint son sommet au cours de la dernière décennie. En février dernier, le gouvernement portait plainte dans le cadre du dossier Petrocaribe, dévoilant la gestion frauduleuse des deux milliards de dollars prêtés par le Venezuela entre 2008 et 2018.

Mis en place par Hugo Chávez, ce programme dont Haïti bénéficie depuis 12 ans permet à plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes d’acquérir des produits pétroliers à un prix très avantageux. « L’État a porté plainte pour la dilapidation des fonds », expliquait le Premier ministre Jean-Henry Céant. « Il y a des gens qui ont été indexés dans le rapport de la Cour supérieure des comptes, parce que comme je l’ai dit, la première victime de la dilapidation, c’est l’État haïtien. » D’après lui, le nom de l’actuel président, Jovenel Moïse, figure dans ce premier rapport.

Au moment où le scandale explosait, en 2018, la société de portefeuille numérique Dether est arrivée sur l’île pour présenter la blockhain. Ses dirigeants se sont alors aperçus avec bonheur que les Haîtiens possèdent souvent un voire deux téléphones portables. « Les opérateurs mobiles facturent très cher les appels vers d’autres opérateurs, donc beaucoup de gens préfèrent utiliser deux smartphones », explique l’entreprise sur son site. Si Haïti était considéré en 2018 comme l’un des pires pays pour faire des affaires (151e sur 153) par le magazine Forbes, le vent commence à tourner grâce à la blockchain. Elle devrait notamment s’attaquer à la racine des problèmes : l’agriculture.

Reconstruction

Haïti était le berceau de l’industrie cotonnière avant qu’elle ne s’effondre dans les années 1970. Le projet de la Smallholder Farmer Alliance (SFA) qui réunit des centaines d’agriculteurs, « BlockChain Cotton », avec des marques de vêtements comme Timberland, tente de reconstruire ce secteur. Les acheteurs ont accès aux informations sur l’ensemble du processus de production, notamment le nom de l’agriculteur et la localisation GPS de la ferme, afin de vérifier si leurs produits sont bien biologiques et issus du commerce équitable. Pour l’instant appliqué sur quelques agriculteurs, ce projet devrait en concerner 17 000 d’ici cinq ans. La SFA et Timberland ont par ailleurs planté plus de 6,5 millions d’arbres sur l’île.

De son côté, AgriLedger est en train de mettre sur pied une plateforme personnalisée sur laquelle les acheteurs internationaux pourraient notamment accéder à des informations sur l’origine, le transport et le coût des produits, en scannant simplement un QR code. « Ce que nous souhaitons apporter est une base de données fondée sur les informations provenant des agriculteurs eux-mêmes, pas de consultant ou de sociétés spécialisées », explique Ana Sarmiento, directrice de projet chez RCS Global Group, l’entreprise qui se chargera de l’architecture de la blockchain. « Notre application permettrait de compléter les recherches pour obtenir la certification d’une agriculture fiable. »

Crédits : Plastic Bank

Si elle était créée, la monnaie numérique évoquée par la société Bitt Inc. pourrait rassurer les investisseurs étrangers en certifiant la qualité des produits. Mais elle faciliterait aussi la vie des habitants. D’après la Banque mondiale, ils dépensent 34 % de leur salaire dans leur abonnement mobile, sans en tirer vraiment profit. En effet, il existe peu d’applications prenant en charge les transactions financières quotidiennes. Les paiements mobiles ont commencé après le séisme de 2010. Lancés par des acteurs internationaux pour transférer des fonds destinés aux travaux de reconstruction, ils ont été adoptés par certains particuliers. Aujourd’hui, sur le million de clients des opérateurs, 100 à 200 000 utilisent leur téléphone comme moyen de paiement.

Les applications de la technologie sont multiples. Plastic Bank s’est associé au projet afin de lancer un tout nouveau programme de recyclage basé sur la blockchain qui compte 32 succursales à Haïti. Ce système garantit un prix raisonnable aux quelque 3 500 recycleurs haïtiens, ainsi qu’une réduction considérable de la corruption. Par ailleurs, les partisans de la blockchain avancent que si les documents administratifs avaient été numérisés et sécurisés, ils n’auraient pas été en partie perdus lors du séisme de 2010.

En somme, Haïti est à pied d’œuvre. « Nous ne sommes cependant pas certains que le projet sera efficace sur le long-terme », explique avec prudence Ana Sarmiento. « Il faut que les agriculteurs se montrent coopératifs, en utilisant cette nouvelle technologie rigoureusement. » Si la blockchain promet de bons résultats sur les prochaines années, elle ne remédiera pas à la pauvreté. « La blockchain pourrait évidemment redresser l’économie agricole, mais il y a un réel travail à réaliser sur l’ensemble du fonctionnement du pays », ajoute-t-elle. Mais ce travail a commencé.