Deuxième pays africain par sa population, neuvième par sa superficie, l’énorme potentiel de l’Éthiopie n’avait d’égal que l’énergie dépensée par ses dirigeants autoritaires pour limiter l’influence des entrepreneurs locaux et des investisseurs étrangers. Le nouveau Premier ministre et les start-ups qui se créent vont-ils faire d’Addis-Abeba le nouveau cœur de l’innovation et de la tech en Afrique ?

« Je veux disrupter la manière dont les agriculteurs accèdent au marché », pitche Christian Tesfaye, le 7 juin, à startupethiopia, face à 2000 auditeurs dans un hôtel d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. L’entrepreneur de 22 ans présente GebeyaNet, son entreprise qui met en lien les agriculteurs avec les acheteurs de fruits et légumes, comme les restaurants, magasins, hôtels. « Certains agriculteurs jettent jusqu’à 60 % de leur récolte, parce qu’ils ne peuvent pas les distribuer à temps », poursuit-il. « 80 % des personnes en Éthiopie travaillent dans les champs. »

De cette manière, il compte faire grimper le PIB de son pays et lutter contre la famine, en Éthiopie puis dans d’autres pays d’Afrique. Sur scène, on voit aussi Selam Wondim, élue par Total femme entrepreneuse de l’année 2019 et fondatrice de GroHydro, qui booste les récoltes en faisant de la culture hydroponique ; et Bethemel Dessie, créatrice d’iCog, le premier laboratoire d’intelligence artificielle du pays.

Christian Tesfaye

En 2017, le projet de Christian Tefaye l’emmène jusqu’en Finlande, où il remporte, sur un millier de participants, le concours de pitch de Slush, un des événements majeurs de start-ups en Europe. Aujourd’hui, il le développe toujours, mais en juin, « c’était la première fois que je voyais un événement comme Slush en Éthiopie. C’était très excitant », s’enthousiasme-t-il.

Le continent africain, depuis quelques années, se fait remarquer pour la place qu’il prend dans la création d’entreprises et la levée de fonds : un total qui s’élevait l’an dernier à 725,6 millions de dollars d’après le Venture investment report publié par Weetracker. « Presque tous les fonds investis dans les start-ups en Afrique vont au Kenya, au Nigeria, en Afrique du Sud », à déclaré le ministre de l’Innovation et de la technologie éthiopien lors de startupethiopia. En effet, en y ajoutant le Ghana, ces pays représentent les trois quarts des fonds levés par des start-ups en Afrique. Et de conclure avec force : « L’Éthiopie manque à la liste. »

Un des organisateurs de l’événement est Bluemoon, incubateur et espace de coworking basé à Addis-Abeba, dans lequel Chistian a fait ses premiers pas. « Il y a trois ans », reprend-il, « il y avait deux incubateurs de start-ups dans tout le pays. Les gens ignoraient ce que c’était. Maintenant il y en a six ou sept », parmi lesquels Ice Addis ou Sheba Valley. Clélie Nallet, chercheuse au Programme Afrique subsaharienne de l’Ifri, y était le mois dernier et elle admet : « On y voit des applications similaires à Uber maintenant, des choses qui n’existaient pas auparavant. »

Le géant qui dort

« S’il n’y avait pas ça avant, ce n’est pas étonnant, ça n’était même pas jugé souhaitable », reprend la chercheuse. L’Éthiopie est le pays qui a connu la plus forte croissance mondiale en 2017. Ce n’est pas pour rien que pendant des années, il a été surnommé  « le géant qui dort » à cause du potentiel bloqué par les marchés fermés. En 2018, il a été rebaptisé le « Tigre Africain », pays dans lequel « les espoirs suscités par le nouveau Premier ministre n’ont d’égal que la pauvreté de la population ». Avec une population de 105 millions d’habitants, l’Éthiopie connaît une des croissances économiques les plus rapides au monde depuis la dernière décennie. En moins de dix ans, une centaine de start-ups ont émergé de l’écosystème naissant d’Addis-Abeba.

Le Premier ministre Abiy Ahmed, élu l’an dernier, annonce des mesures très libérales ainsi qu’une série de réformes progressistes. Son gouvernement libère des prisonniers, restaure les relations diplomatiques avec l’Érythrée, et fixe les priorités sur le business, les finances, l’éducation et la tech. En février 2019, le gouvernement a enclenché officiellement le processus de privatisation en annonçant la privatisation partielle d’Ethio Telecom, monopole des télécommunications, du jamais vu en Éthiopie. À la lenteur bureaucratique et législative qui entoure la création de nouvelles entreprises, Abiy Ahmed lance le « Doing Business Initiative », afin de faciliter la création de jeunes pousses. Le Premier ministre s’adresse ici à la diaspora, dont certains sont revenus des États Unis pour devenir conseillers du gouvernement. On ne s’étonnera donc pas quand Abiy Ahmed annonce : « Mon modèle, c’est le capitalisme. »

Ce revirement est extrêmement rapide, mais ne sort pas de nulle part. Au début des années 2000, le Premier ministre Meles Zenawi lance le developmental state éthiopien, inspiré des modèles asiatiques. « La version éthiopienne est une approche combinant une libéralisation de l’économie (idée de l’insertion inéluctable de l’Éthiopie dans l’économie de marché internationale) à un dirigisme économique fort (idée de la nécessité d’un contrôle de l’État sur les secteurs public et privé de l’économie) », écrit Clélie Nallet dans un article paru sur l’Ifri en mars 2019.

Crédits : Yonatan Tesfaye

Les grands projets d’infrastructures (routes, ponts, voies ferrées et construction du barrage du Nil), financés par l’État et par l’effort collectif (certains fonctionnaires pouvaient perdre un mois de salaire par an, pour contribuer à l’effort national), constituent le fondement de la croissance éthiopienne. Le developmental state prouve son efficacité, le taux de croissance annuel moyen du PIB étant estimé à 8 % par le FMI durant la dernière décennie.

Quand Clélie Nallet écrivait sa thèse sur les petits entrepreneurs Éthiopiens en 2010, « ils évoluaient jusqu’à un certain point. Puis quand ils arrivaient à un niveau d’enrichissement potentiel, ils se retrouvaient bloqués ». Dans ce pays où l’identité est très forte, qui n’a jamais été colonisé, L’État autoritaire voyait la richesse personnelle d’un mauvais œil. Cela se retrouvait aussi dans les mentalités.

« Aujourd’hui, on voit aussi un autre rapport à la richesse à Addis, il y a des endroits plus luxueux dans lesquels les gens sortent. » La chercheuse conclut : « Tout le potentiel est là. Mais tout dépendra de la volonté gouvernementale. Quelque chose est lancé, clairement. Mais l’avenir reste incertain. »

Tout à inventer

Chaque année, 250 000 nouveaux diplômés arrivent sur le marché du travail en Éthiopie, parmi ces étudiants, 70 % sont diplômés des STEM et affrontent le taux de chômage qui frôle les 20 %. La croissance économique est bonne, mais le pays vient à manquer de devises étrangères, ayant limité l’entrée de fonds étrangers au cours des dernières décennies. « La décision de privatiser », poursuit Clélie Nallet, « était pragmatique, non idéologique. C’est un problème simple qu’il fallait régler. »

On voit, à la réaction frileuse du ministre des Finances, que la privatisation s’enclenche tout doucement. « Nous privatisons Telecom, nous apprenons, nous évaluons sérieusement, puis nous continuons », expliquait-il en annonçant la privatisation partielle et phase par phase de trois autres entreprises nationales, Ethiopian Airlines, Ethiopian Shipping & Logistics Services Enterprise et Ethiopian Electric Power Corporation.

Addis-Abeba by night
Crédits : Daggy J Ali

À petits pas, car malgré deux décennies de croissance économique, l’Éthiopie a toujours un des PIB les plus bas au monde. Et les tensions, dues aux inégalités dans le pays, sont encore très présentes. Pour Clélie, les projets de start-ups « concernent une petite partie de la population, non majoritaire, qui est mise en vitrine ».

Mais d’aussi loin que Christian se souvienne, il a toujours voulu monter son entreprise. En créant la sienne, et en voyant les incubateurs se remplir, il est enthousiaste. Il voit un potentiel flagrant. « Le travail d’un entrepreneur, c’est de trouver des solutions à des problèmes. Dans notre pays, il y a plein de problèmes à régler – et donc de solutions à trouver », observe-t-il avec pragmatisme.

Aujourd’hui, ils sont neuf employés à GebeyaNet, qui vient d’ouvrir son premier magasin de stockage. « Jusqu’à présent, on travaillait sur la logistique ; on testait, pour le rendre le plus performant possible. On travaillait avec 50 agriculteurs, et 100 magasins. » Maintenant que le système est performant, il cherche des financements, et lancera le produit fini avant la fin de l’été 2019. « Dans un an, on vise 1 000 agriculteurs et 8 000 distributeurs dans le pays. »

« Il y a toujours beaucoup de freins, dans la législation, pour permettre aux étrangers d’investir dans nos compagnies… Mais j’espère que ça va changer. »