La semaine que Lyndsey Scott vient de traverser tient plus d’une course de fond que d’une suite de jours bien ordonnée. Une quinzaine d’heures de vol dans les jambes, la voilà qui décolle une ultime fois, son chien Ellie à ses pieds, pour retrouver son État de naissance : le New Jersey.

À son neveu Micah qui vient de naître, elle apporte dans ses bagages Baby feminists, de Libby Babbott-Klein. Ruth Bader Ginsburg, Mae Jemison, Frida Kahlo et beaucoup d’autres : ce livre illustré est dédié à ces féministes inspirantes, expliquant par une image qu’elles ont toutes été bébés un jour. « Michelle et Barack Obama sont également dedans », s’exclame Lyndsey, montrant du doigt l’ancien chef d’État, en grenouillère lignée.

Toutes les personnes de ce livre se sont battues pour l’égalité entre les femmes et les hommes, quelle que soit leur profession ou leur couleur de peau. Ancienne mannequin, aujourd’hui actrice et développeuse d’applications mobiles pour iOS, Lyndsey Scott jongle aisément avec ses diverses compétences, et fait ravaler leur venin à celles et ceux qui osent en douter.

Women in tech

Au début du mois de septembre 2018, la jeune femme de 34 ans a fait face à un déferlement de moqueries dénigrantes, preuve que l’intégration des femmes dans le milieu de la tech ne se fait pas sans peine.

Le compte @coding.engineer rassemble sur Instagram des développeurs·euses autour de blagues, de memes ou d’astuces. À la fin de l’été, une photo de Lyndsey défilant en lingerie est postée. « Ce mannequin de Victoria’s Secret code en Python, C++, Java, MIPS et Objective-C ! » s’exclame la légende.

https://www.instagram.com/p/BncnCgahq_f/?utm_source=ig_embed_loading

Tout d’abord flattée de cette mise en avant, Lyndsey Scott se laisse finalement dériver dans les commentaires et s’arrête soudain, interdite. Le machisme et le racisme vont et viennent d’une phrase à l’autre. Son parcours exemplaire n’y fera rien : il n’est pas toujours aisé pour une femme d’être prise au sérieux dans le monde de la tech. « Quel gâchis », ose même quelqu’un.

La voilà qui empoigne son clavier et, d’un seul coup, botte en touche tous ces commentaires acerbes. Dans sa réponse, Lyndsey Scott liste ses réussites. Loin d’elle l’idée de se vanter, elle expose simplement des faits dans l’espoir de convaincre les auteurs qu’un·e développeur·euse ne saurait être réduit·e à un poids, une taille, un genre ou une couleur de peau. « Tout le monde peut coder », conclut-elle enfin.

Les femmes restent peu représentées dans le secteur de la technologie. Au Royaume-Uni par exemple, seulement 15 % des personnes travaillant dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques sont des femmes, selon une étude du cabinet Pwc. La proportion d’étudiantes préparant un BTS d’informatique ou de services numériques en France s’élevait à 7 % en 2015, selon le rapport Gender Scan publié par Global Contact en septembre 2017. Le cabinet d’études estime qu’elles sont 8 % en IUT d’informatique et 25 % en licence, master ou doctorat de sciences fondamentales.

Lyndsey le confirme : la tendance de l’autre côté de l’Atlantique n’est pas inverse. Étant noire et femme dans un secteur où la couleur de peau et le genre dominants sont inverses, elle a heureusement pu compter toute sa vie sur le soutien sans faille de sa famille. « Si quelque chose a influencé mon éducation, c’est l’histoire de mon père », commence-t-elle à raconter avec fierté.

La valeur de l’éducation

Le père de Lyndsey Scott est né en Virginie. À la fin des années 1950, la déségrégation est en marche et plusieurs écoles à travers l’État de l’est du pays ferment leurs portes en guise de protestation. Pendant dix ans, aucun enfant noir ne pourra mettre les pieds dans une école.

Son père, écolier à l’époque, subit la situation de plein fouet. « Mais plutôt que de rester là, mon père a quitté sa famille pour aller vers le Nord, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent », explique Scott. Il a par la suite entamé des études d’économie et fait la rencontre de la mère de Lyndsey, qui venait de Trinité-et-Tobago.

« Parce que son éducation lui avait été enlevée, il lui a donné encore plus de valeur », explique la jeune femme. « Je crois que c’est pour ça que mes frères et sœur et moi y avons, nous aussi, toujours accordé beaucoup d’importance. »

Née en 1984, Lyndsey est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Ils grandissent dans une maison proprette dans la périphérie de la petite ville de West Orange, à l’ouest de New York. Tous ont très tôt été encouragés par leurs parents à suivre différentes activités. En plus de ses cours de danse, Lyndsey joue dans des pièces et participe à des concours de théâtre. Très tôt, elle dit vouloir devenir actrice. En même temps, elle pratique les arts martiaux jusqu’à l’âge de neuf ans et décroche sa ceinture noire de taekwondo. À cet instant, elle ne rêve pas encore de programmation.

Lyndsey, à droite, et ses frères et sœur
Crédits : Lyndsey Scott/Instagram

Son goût pour le langage informatique arrive plus tard. En cours, elle s’amuse sur sa calculatrice TI-89 sans se douter qu’elle est en train d’apprendre les bases du code. « J’ai pris conscience que c’était fait pour moi. J’ai toujours aimé résoudre des problèmes et construire des choses », se souvient-elle.

Après le lycée, en 2002, elle se dirige sans hésitation vers une licence qui rassemble finalement ce qu’elle aime le plus au monde : le théâtre et l’informatique. Ces deux majeures surprenantes ne sont, selon ses dires, pas si inhabituelles que cela aux États-Unis. Quatre ans plus tard, quand elle quitte l’Amherst College, dans le Massachusetts, son double diplôme en poche, elle réaffirme toutefois son désir de devenir actrice – et l’informatique va lui permettre d’atteindre son rêve, elle en est convaincue.

La voilà qui enchaîne les castings et c’est son agent qui l’oriente vers le mannequinat. « J’ai fait beaucoup de shootings et j’ai défilé pour des tas de marques à travers le monde : Prada, Gucci, Louis Vuitton, Givenchy, Victoria’s Secret… », relate-t-elle. Une période de sa vie qu’elle qualifie d’ « excitante » et « amusante ». Elle signe même un contrat exclusif avec Calvin Klein – une première pour une Afro-Américaine. Durant ces années-là, l’informatique passe bien sûr au second plan. Si elle n’arrête jamais totalement de programmer pour son plaisir personnel, ce n’est que lorsqu’elle déménage à Los Angeles qu’elle se concentre à nouveau sur le code et délaisse définitivement le mannequinat.

Elle se met à son compte en tant que développeuse pour subvenir à ses besoins alors qu’elle tente de percer à Hollywood. Mais sa recherche d’emploi patauge, et Lyndsey désespère de trouver du travail dans le monde de la tech. Sans succès, elle cherche également des explications à cet échec. Il était toutefois difficile pour elle de déterminer si certaines réflexions étaient liées à son genre, à sa couleur de peau ou à son passé de mannequin. « Je peux toutefois assurer que les Afro-Américains ne sont régulièrement pas pris au sérieux en tant que développeurs ; tout comme les compétences des femmes sont souvent remises en question », déplore-t-elle, dénonçant des conditions de travail hostiles à leur encontre.

C’est finalement grâce à des tutoriels postés sur Raywenderlich pour aider d’autres déarveloppeurs que Lyndsey pense avoir réussi à acquérir du crédit auprès de ses futurs employeurs. « J’avais là quelque chose de consistant à leur montrer, pour leur prouver que j’étais calée en développement iOS », sourit-elle.

Code pour tous

Perchée sur son rooftop, Lyndsey Scott est loin de se prélasser sur une chaise-longue. Piscine et jacuzzi entourent l’ancienne mannequin qui ne détache pas ses yeux de l’écran de son MacBook gris clair. « L’oasis d’une développeuse », comme elle l’appelle sur Instagram, est à la fois son cocon et son lieu de travail. Vingt heures par semaine, elle y travaille pour la société Rallybound, qui propose une plateforme de collecte de fonds.

Depuis septembre 2017, par l’intermédiaire de Rallybound, elle développe des applications iOS pour des clients caritatifs comme la Susan G. Komen Foundation, AIDS Walk ou encore la Cystic Fibrosis Foundation. Elle alterne tour à tour entre dev, cours d’acting et castings. C’est pourquoi il est essentiel pour elle que ses clients la laissent travailler depuis chez elle et selon des horaires flexibles.

Avant d’arriver à Los Angeles, Lyndsey ne codait que pour le plaisir. Elle avait par exemple développé iPort, un portfolio sur iPad pour top-modèles. « Je l’ai créée toute seule, j’ai donc pu totalement décider ce que je voulais faire », explique Lyndsey. « Ce n’est plus le cas depuis ; je me concentre essentiellement sur des commandes qui correspondent à la demande du client. »

Crédits : Lyndsey Scott/Instagram

Aujourd’hui, tout l’argent qu’elle gagne est dédié à la seconde partie de sa vie, le cinéma. Mais elle entend bien inverser la tendance d’ici quelques années. « J’espère que je me ferai plus d’argent comme actrice pour financer mes projets de développement », poursuit Lyndsey, soudain rêveuse. « Je voudrais avoir plus de liberté dans les applications que je conçois, plutôt que d’en créer pour des entreprises tierces. » Lyndsey a la tête pleine d’idées de projets futurs, mais reste discrète quant aux détails. « Il est évident que je préfère créer des applications en rapport avec des problématiques qui me touchent », précise-t-elle toutefois.

Les femmes et leur place dans le monde des technologies est notamment un sujet qu’elle a à cœur de porter. Pour rendre le développement informatique accessible à tous·tes, elle tourne des vidéos dans lesquelles elle apprend la programmation aux enfants sur Code.org. Elle donne également des cours à des adolescentes de l’association Girls Who Code, qui promeut l’égalité des sexes dans la technologie. « Les femmes doivent coder, pour inspirer les générations suivantes et les inviter emprunter le même chemin », s’exclame-t-elle.

Dans toutes ses allocutions lors des salons technologiques auxquels elle participe régulièrement en tant qu’intervenante, elle réaffirme l’importance de la diversité dans les métiers liés aux nouvelles technologies, « parce que tout le monde les utilise et qu’il est donc important que des personnes d’origines et de cultures différentes s’attellent à leur création, pour avoir une meilleure compréhension des utilisateurs ».

Mettre en avant les initiatives ou start-ups africaines, par exemple, est une chose qu’elle encourage avec vigueur, et elle se dit fière de représenter les minorités de genre et d’ethnie dans les technologies. « C’est pour ça qu’il est important pour moi de participer à des événements tech, même en-dehors des États-Unis, dans un objectif de représentation. Il est primordial que les gens sachent qu’il y a des développeurs·euses qui ne sont pas ce qu’on pourrait s’attendre à ce qu’ils soient. »