À 23 ans, ce génie russe des mathématiques préside à la destinée de la devise électronique la plus échangée après le bitcoin.

Dans la moiteur d’un dimanche de juin 2017, Vitalik Buterin couve du regard les formes d’une courbe violette. En fin d’après-midi, la valeur de l’ethereum (ETH) ondule autour de 320 dollars sur son écran d’ordinateur. Cet informaticien russe de 23 ans qui vit à Singapour savoure. Sa devise électronique créée deux ans plus tôt est vite devenue la plus utilisée au monde après le bitcoin. Mais les légères fluctuations du soir se transforment en chute puis en effondrement. La courbe dévisse. Et vers 11 heures, l’encéphalogramme de cet homme d’ordinaire si à l’aise dans les eaux froides de la finance s’emballe.

Beaucoup le pensent pourtant à plat. « Vitalik Buterin est bien mort. Les initiés vendent leur ETH », peut-on lire sur le forum 4Chan. « Accident de la route mortel », est-il même précisé alors que l’informaticien a rarement été aussi agité. Quand il s’aperçoit finalement que la rumeur de sa mort circule sur Internet, Buterin se montre pour la démentir. Sur Twitter, on voit le jeune homme arborant un papier avec un curieux charabia : « Block 3,930,000 = Oxe2flfe56dald ». Au lieu de cette combinaison correspondant au dernier bloc d’ethereum mis en circulation, une personne “normale”, se serait contentée de poser avec le journal du jour. Mais Vitalik Buterin n’est pas une personne normale.

À 23 ans, ce prodige de la crypto-monnaie a été recruté par l’Estonie pour lui créer une devise virtuelle.

1. WoW

Quand le bitcoin voit le jour, en 2009, Vitalik Buterin joue encore à World of Warcraft dans sa chambre d’adolescent. Malgré d’évidentes prédispositions pour les maths, ce fils d’un informaticien russe arrivé au Canada à l’âge de six ans est encore effrayé par le mode de fonctionnement de la première crypto-monnaie. Il est loin de saisir l’intérêt de ces systèmes mutualisés qui permettent le paiement dans le monde entier sur Internet. D’ailleurs, il en est même effrayé.

« Entre 2007 et 2010, j’étais très heureux de jouer à World of Warcraft », raconte-t-il. « Mais un beau jour, [l’éditeur du jeu] Blizzard a réduit les dommages du si précieux sort Siphon de Vie de mon démoniste. J’ai pleuré toute la nuit, et réalisé en ce jour bien précis l’horreur que peuvent provoquer les systèmes mutualisés. J’ai alors décidé d’arrêter de jouer. » Libre comme l’air et talentueux au possible, Buterin, alors âgé de 17 ans, cherche une occupation. Son père, qui a fondé la start-up Wild Apricot, lui parle du bitcoin. Vitalik se dit qu’une devise sans valeur intrinsèque est vouée à l’échec.

Un internaute qui se fait appeler Satoshi Nakamoto vient d’émettre les premières unités de la devise électronique après en avoir expliqué le fonctionnement dans un article intitulé « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». Elle permet de réaliser des achats internationaux rapides, sans payer de frais bancaires. Mais comment avoir confiance en sa valeur si peu de gens sont encore enclins à l’accepter ? À la faveur de la fluidité qu’il offre, et grâce à un système de stockage baptisé blockchain, le bitcoin se fait peu à peu connaître.

Satoshi Nakamoto ?

« Au début, j’étais sceptique, mais petit à petit, je m’y suis intéressé », admet Buterin. « J’ai commencé à écrire pour un blog appelé Bitcoin Weekly pour un salaire d’1,5 dollar de l’heure. » Un amateur de crypto-monnaie roumain, Mihai Alisie, repère ses articles et lui propose de fonder Bitcoin magazine. En 2012, les deux adolescents lancent le projet alors que la monnaie virtuelle est encore très peu connue.

À la fin de l’année, elle fait une entrée remarquée sur le tentaculaire système WordPress. Les créateurs de sites Internet qui s’en servent en Haïti, en Éthiopie ou au Kenya ont désormais accès à ses services payants, alors qu’ils sont exclus du centre de paiement Paypal. « Notre mission est de rendre la publication démocratique », avance la société américaine. Comme n’importe quelle monnaie, le bitcoin gagne en valeur à mesure qu’il se diffuse. Rien que de mathématique. Un esprit brillant comme celui de Vitalik Buterin saisit dorénavant parfaitement son fonctionnement.

L’encyclopédie des lapins

Le talent de Vitalik Buterin pour les chiffres s’est avéré très tôt. Né en 1994 à Kolomna, dans la région de Moscou, Vitalik émigre au Canada alors qu’il est âgé de six ans avec sa famille, en quête d’un meilleur cadre de vie. Fils de l’informaticien Dmitry Buterin, il se passionne dès le plus jeune âge pour les ordinateurs. Son nounours à lui ? Microsoft Excel. À sept ans, il se lance même dans l’écriture d’un document qu’il appelle Encyclopedia of Bunnies.

Vitalik Buterin aimait déjà les ordinateurs à 4 ans
Crédits : Dmitry Buterin

« En fait, il lui est venu l’idée d’un univers entièrement peuplé de lapins, gouvernés par des formules très strictes. C’était riche en mathématiques, graphiques et calculs », se souvient son paternel. Un an plus tard, alors en troisième année à l’école élémentaire (l’équivalent du CM1), Vitalik est placé dans une classe pour surdoués, à l’instar des petits génies dans la sitcom Malcolm. Tout lien avec ses amis est rompu.

Toutefois, cette voie imposée lui permet de réaliser ses talents : une aisance naturelle pour les mathématiques et la programmation, un intérêt prononcé pour l’économie et une habilité à calculer mentalement bien supérieure à la moyenne. Une singularité qui provoque la solitude, les génies n’ayant – traditionnellement – pas la côte dans les établissements scolaires américains.

« J’ai alors compris, pendant une longue période, que j’étais quelqu’un d’anormal », confie Buterin. « L’année suivante, en CM2, je me souviens juste que bon nombre de gens parlaient de moi comme étant une sorte de génie des mathématiques. À de nombreuses reprises, je me suis demandé pourquoi je ne pourrais pas être une personne normale ? » Pas invité aux soirées, Vitalik Buterin reste alors dans sa chambre. Comme tout adolescent « nerd » qui se respecte, il joue à World of Warcraft. Jusqu’au jour où le nom du bitcoin est prononcé par son père.

Le pèlerinage

Avec le lancement de Bitcoin magazine en 2012, Vitalik Buterin est un homme occupé. Il suit des cours à l’université canadienne de Waterloo, dans l’Ontario, et a un petit boulot. Enfin, un petit boulot peu commun pour un adolescent à peine majeur. Il officie comme assistant de recherche pour le cryptographe Ian Goldberg, qui a co-fondé en 2004 le protocole Off-the-Record Messaging (OTR), aujourd’hui couramment utilisé pour crypter les messageries instantanées.

« En 2013, j’ai réalisé que les projets sur lesquels je travaillais en plus de mes cours me prennaient environ trente heures par semaine, alors j’ai décidé d’abandonner la fac », raconte Vitalik. Il commence alors à consacrer sa vie au bitcoin, parcourant le monde pour en savoir plus au sujet de la crypto-monnaie et alimenter les colonnes de son magazine.

À projet démesuré, réaction surprenante. Plutôt que d’être inquiet, son père, Dmitry Buretin, l’encourage. « Je lui ai dit : “Tu sais quoi ? Si tu poursuis tes études, tu décrocheras à coup sûr un job très bien payé chez Apple ou Google” », raconte-t-il. « “Tu gagneras 100 000 dollars par an et peut-être plus. Si tu arrêtes maintenant, ce sera différent, ta vie sera moins aisée. Mais tu apprendras bien plus qu’en restant à l’université. Cela me convient si tu prends ce chemin.” Et il l’a pris. »

Crédits : Vitalik Buterin

Vitalik plie alors bagages et commence son pèlerinage. Il voyage notamment en Israël, où il travaille sur le projet ColoredCoins. Et il n’est pas le seul à y présenter une telle entreprise. À cette époque, le bitcoin fascine. Son inventeur putatif, Satoshi Nakamoto, est considéré comme un dieu vivant qui va totalement révolutionner la planète. Mais une fois de plus, Buterin ne fait pas comme les autres : il fait mieux.

Malgré toute l’utopie liée à la promesse de richesse que pouvait laisser présager le bitcoin, il préfère imaginer d’autres évolutions à cette crypto-monnaie ainsi qu’à la blockchain. Interviewé par Les Échos, il déclare que « le Bitcoin est une blockchain conçue spécifiquement pour les devises. C’est sa seule fonctionnalité. » Ce constat fait, il commence alors à écrire le livre blanc d’une nouvelle crypto-monnaie, qui « permet de créer tout type d’applications : une devise, mais aussi par exemple un système d’enregistrement de noms de domaines, des systèmes de sécurité, en fait beaucoup de choses, car Internet est très centralisé aujourd’hui et cela peut changer. »

Cette crypto-monnaie, c’est l’ethereum. Son équipe « virtuelle » se compose de Mihail Alisie, d’Amir Chetrit (l’un de ses collaborateurs sur le projet ColoredCoins), du mathématicien Charles Hoskinson et du célèbre entrepreneur Anthony Di Iorio. Ils se rencontrent enfin en janvier 2014 avant de lancer, le 30 juillet 2015, une première version de ethereum.

Vers l’infini

Cette devise se distingue notamment par son haut degré de sécurité. Dès que les conditions sont réunies, les clauses s’activent automatiquement, donnant aux deux parties l’assurance que le « contrat intelligent » sera respecté. Contenu dans la blockchain, ce procédé anti-arnaque permet de ne pas recourir à une tierce personne.

Autre « avantage » de l’ethereum : son unité de compte, l’ether, est infinie, tandis que le nombre total de bitcoins, lui, a été fixé à 21 millions. Bien sûr, cela permet à la crypto-monnaie star de conserver sa valeur et d’assurer sa liquidité. Mais cela indique également qu’elle aura, un jour, une fin. Et lorsque le tocsin aura sonné, une devise sans limite, telle que l’ethereum, sera certainement présente pour reprendre le flambeau.

Crédits : Vitalik Buterin

Le site CoinMarketCap, qui suit en temps réel les activités en bourse des cryptomonnaies, évalue la capitalisation boursière du bitcoin à 57,6 milliards d’euros au 24 août 2017. L’ethereum, lui, campe à 25,2 milliards d’euros. Bien sûr, l’écart reste aujourd’hui saisissant. Toutefois, lorsqu’on se concentre sur la vitesse d’évolution de ces deux capitalisations, la devise co-fondée par Buretin se démarque.

Dans un comparatif datant du 10 avril 2017, Forbes estime la valeur totale du bitcoin à 19,4 milliards de dollars (soit, depuis, une évolution de 200 %) et l’ethereum à 3,9 (soit… 733 %). Et si l’ethereum semble être en pleine expansion, Vitalik aussi. Il a vite fait de devenir une célébrité numérique, l’aura prophétique de Satoshi Nakamoto en moins. En 2016, le magazine Fortune lui attribuait la 31e place de son très prisé classement des 40 under 40, au sein duquel figurent les « jeunes » les plus influents dans le business mondial, avant de le classer dixième en 2017. Son étoile ne semble pas près de pâlir. Tant qu’il évite les accidents de la route.